Auteur : SwissmeFin

Alexandre Ziegler, un des économistes les plus influents de Suisse

C’est avec plaisir que nous saluons l’entrée d’Alexandre Ziegler, membre du conseil scientifique de SwissmeFin depuis 2011, dans le classement de la NZZ des 15 économistes les plus influents du pays

Alexandre collabore avec SwissmeFin depuis plus de 10 ans, notamment sur les missions spécialisées en finance et en banque, ainsi que pour l’évaluation de l’impact économique ou financier de politiques ou de stratégies dans le domaine public.  

Cette reconnaissance revient à un des esprits les plus brillants de notre génération qui après un parcours aux universités de St Gall et de Stanford, a su combiner le plus haut niveau de la recherche académique (prix Latzis), la conduite de programmes pédagogiques innovants (UniZH et Lucerne), mais également des responsabilités effectives dans la gestion alternative de patrimoine et dans la création de produits informatiques pour la finance ou pour la fiscalité. 

 Christophe Lamon

source : www.nzz.ch

Les traders remplacés par des robots ?

Les machines ont envahi la finance et le trading. Une course au meilleur algorithme qui n’est pas près de s’arrêter, même si l’humain a encore des cartes à jouer.

Les analystes n’y ont pas cru, ils ont perdu. Le 23 juin 2016, les Britanniques votaient pour le maintien ou non du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Confortés par les derniers sondages, les marchés anticipaient un refus du Brexit. Le lendemain, après le dépouillement, la surprise fut de taille et les pertes conséquentes pour les fonds spéculatifs. Mais l’un d’eux, au moins, pouvait se frotter les mains. À l’occasion de ce scrutin, le fonds japonais Simplex avait en effet décidé d’expérimenter un ordinateur de trading de dernière génération. Et la machine a anticipé ce que la plupart des traders estimaient improbables : elle a misé sur un « oui » au Brexit, uniquement sur la base d’indicateurs techniques de marché. Résultat : un gain de 3,4% sur la journée du 24 juin, désormais connue sous le nom de Vendredi noir, alors que dans le même temps l’indice Nikkei clôturait en recul de 7,9%. Simple hasard statistique ?

Rationnels, imperméables au stress ou à la fatigue, les robots-traders seraient-ils en train de supplanter le cerveau humain ? C’est loin d’être de la science-fiction. Des millions d’ordres d’achat et de vente sont déjà réalisés chaque seconde. Selon différentes études, entre 70% et 90% de l’ensemble des transactions boursières dans le monde sont ainsi effectuées par des algorithmes. «Cela fait une quinzaine d’années que tout le monde s’y est mis, avec des fortunes variables», confirme Christophe Lamon, directeur et cofondateur de la société de conseil SwissmeFin.

Pionnier du genre, le fonds Renaissance affiche ainsi des performances au-dessus de la moyenne des marchés. « La digitalisation de l’ensemble des secteurs économiques repose sur l’analyse et la gestion des données, explique Nathalie Feingold, fondatrice de npba, une société de conseil spécialisée dans la gestion des données. Le principe est simple : alimenter la machine avec une masse d’informations et affiner les données afin d’obtenir des calculs pertinents, et donc des décisions correctes. »

Entre 70% et 90% des transactions boursières dans le monde sont effectuées par des algorithmes

Certains robots, dits sémantiques, parcourent le web à la recherche de données très variées, comme des chiffres issus d’indicateurs économiques et boursiers bien sûr, mais aussi des rapports d’activités d’entreprises ou d’ONG, ou encore des millions de brèves et d’articles d’actualité et de publications sur les réseaux sociaux. Le but : exploiter des algorithmes toujours plus fins pour détecter des tendances et des signaux avant que le reste du marché n’en prenne conscience. Toute la difficulté de l’exercice étant d’éliminer le «bruit», ces données et résultats non pertinents qui masquent la perle rare recherchée.

Avantage à celui qui trouvera l’«algorithme ultime», capable de battre tous ses concurrents. « Dès qu’une avancée est réalisée, l’ensemble des acteurs la copie, tempère Christophe Lamon. Ça bouge très vite. » Un point de vue partagé par Sandro Saitta, Chief Industry Advisor au Swiss Data Science Center, un centre de compétences mis sur pied par l’EPFL et l’EPFZ : « L’essentiel de la technologie est en accès libre, provenant souvent de recherches universitaires. Les algorithmes sont généralement écrits dans des langages de programmation open source comme R ou Python. »

Le défi pour les ingénieurs est donc de s’appuyer sur ces bases et d’y ajouter leurs propres algorithmes, en fonction du secteur d’activité et des résultats recherchés. Algorithmes qui doivent être en permanence améliorés sous peine de perdre leur avantage stratégique. « Pour faire la différence, il faut pouvoir s’attacher les services des meilleurs data scientists, des profils rares et très courtisés sur le marché de l’emploi », confirme Sandro Saitta, qui est aussi président de la Swiss Association for Analytics.

Sans compter que l’échec se paie très cher : « Le but, c’est évidemment de pouvoir générer des bénéfices sur le long terme, en dépit des investissements importants que nécessite l’algotrading, souligne Christophe Lamon. Plus d’un s’en est mordu les doigts et a dû fermer boutique lorsqu’ils a réalisé que son algorithme prétendument révolutionnaire n’apportait pas les résultats escomptés, ou pire, sous-performait le trading classique. Un trader performant, bien informé et au fait des mouvements dans son univers d’investissement reste encore compétitif face aux machines. »

Martin Longet
Magazine Swissquote, juillet 2018

Big Data dans la banque et la finance… pierre philosophale… ou pas !

Vu comme la pierre philosophale de la finance par les fameux « data scientist », le big data fait le buzz en finance depuis près de 5 ans. Sans partager cet optimisme, force est de constater que ces méthodes apportent des évolutions méthodologiques majeures, dont la réponse à la question de la valeur ajoutée demande toutefois à être différenciée pour le client, la banque ou l’investisseur.

L’industrialisation des gestions individualisées et contextualisées

Le traitement de masse des données a individualisé et contextualisé les gestions sur les dimensions traditionnelles de risque et de performance, mais également sur les dimensions fiscales, écologiques et sociales. 

L’amélioration des fichiers valeurs combinée avec l’enregistrement des attentes graduelles des clients sur plusieurs dimensions et les valorisations des positions en portefeuilles permettent une service multi-dimension tout au long de la chaîne de valeur de la banque privée. 

Pour certaines banques, les traitements des données en gros permettent également de simuler en temps direct les impacts des décisions d’investissement ou de générer des propositions d’arbitrage individualisées quotidiennes sur des masses considérables de client en intégrant des univers d’investissement bien supérieurs aux fichiers valeurs traditionnels. 

Globalement, avec l’abaissement du coût du traitement de masse des données, le niveau de sophistication des gestions privées s’est fortement accru, le coût de ces gestions plus complexes, plus individualisées et plus proactives est désormais abordable également sur des mass affluents.

Le Big data, une source d’optimisation dans la gestion bancaire 

Dépositaire historique des informations financières et non-financières du client, les banques ont été temporairement détrônées par les géants du net. 

En se concentrant sur l’analyse de l’activité sociale et les intérêts des usagers, ces derniers ont réussi à constater des tendances[1] pour optimiser leur modèle économique.

Entre temps, certaines banques ont rattrapé le retard. Elles ont croisé leur capital historique d’informations financières et non financières avec les analyses de navigations de leurs usagers et de leur traces (données livrées) livrées inconsiement par les usagers.

Elles sont désormais en mesure d’exploiter ces tendances comportementales sur la base des analyses de flux transactionnels de leurs clients dans la banque, mais également extra-bancaire textuel et sur les réseaux sociaux. L’imact au niveau de la conduite des risques (crédit et ALM), de la conformité, de la gestion financière et de la gestion marketing de la banque. 

La valeur ajoutée pour les banques est primordiale, sachant que si les modèles opérationnels (et pas logistiques) ont été fortement optimisés du point de vue transactionnels, le potentiel actuel réside dans la concentration sur les offres (marketing) et dans l’individualisation de l’offre de services…

La recherches de la pierre philosophale dans l’investissement

Les changements du big data sont particulièrement présents également dans la gestion des investissements par la recherche d’indicateurs des plus-values de marchés. 

  • Approches à la mode, les analyses de textes ou d’occurrences permettent d’identifier des opportunités d’investissements, par l’intérêt qu’ils génèrent sur les supports choisis.

Si de telles approches permettent d’identifier l’intérêt du public ou des investisseurs, la question se pose si une bonne partie de la plus-value n’a pas déjà été extraite par les autres investisseurs aupraravant au moment où ils deviennent détectables. La logique étant qu’au moment ou on se rend compte qu’une mode est arrivée, c’est déjà assez engagé…

  • L’exploitation des nouvelles de marchés, correctement contextualisées et valorisées, représente également une niche exploitée depuis quelques années. Dans ce cadre, la capacité effective d’analyse ainsi que la capacité de transmission des ordres sont cruciales pour pouvoir profiter de ces plus-values.

De telles apporches font du sens, maintenant la question est la valeur ajoutée d’un getionnaire sur ce segment par rapport aux prestataires d’information importants (Reuters) qui offrent déjà une valorisation des nouvelles.. cela voudrait donc dire que l’on a une capactié à mieux anaylser la nouvelle que Reuters… et à exploiter ces nouvelles directement sur le marché… avant les autres… (merci le ticket d’entrée et les coûts pour rester en pointe…)

  • La troisième méthode consiste à la recherche des influenceurs/corrélateurs du marchés. Désormais, les systèmes cherchent à identifier, dans la masse des statistiques publiées, celles qui pourraient avoir une influence sur les marchés, au risque de se retrouver face à des résultats aberrants sans signification économique. Ce que l’on appelle un « surapprentissage » risque de marcher jusqu’au moment où…. badaboum… pour les initiés, la fameuse production des pommes de terre au Bangladesh vous dira quelque chose ( le meilleurs corrélateur identifié pour expliquer la croissance du SP 500 dans toutes les statistiques annuelles de l’ONU… était la production de pommes de terres au …Bangladesh.)

Deux questions de fond par rapport à ces méthodes pour un investisseur sont de savoir par rapport aux coûts et à l’investissement qu’ils nécessitent pour rester à la pointe, de savoir s’ils génèrent effectivement des alpha… et si les alphas qu’ils permettent d’identifier n’étaient pas déjà exploités à 90% par des méthodes plus simples.

L’autre question est de confronter les trouvailles effectives à la robustesse de la réalité des coûts, à savoir que les plus-values générées se font manger par les coûts de transactions.

Dès lors, la circonspection des investisseurs doit être de mise, sachant que ces méthodes sont réellement des niches avec du potentiel dès lors elles doivent s’inscrivent dans une logique économique, mais de vraies bombes à retardement si elles s’en éloignent.

Un marché qui mature, un ticket d’entrée qui augmente 

En conclusion, on se rend compte pour chacun des trois volets présenté que le big data est inévitable, comme outil primaire ou pour valider les conclusions qui arrivent par des méthodes traditionnelles.

Toutefois, la question avec un marché qui mature, c’est de mettre en perspective l’investissement nécessaire pour innover (temps, compétences et financier) alors que les résultats deviennent de plus en plus disponibles sous forme de services.

Christophe Lamon

Investir sur la base des algorithmes de plus en plus intelligents

Comment l’exploitation et la valorisation des données vont avoir des répercussions sur les rendements, le reporting et la personnalisation de la gestion.

Recommandation d’achat ciblée sur Amazon, suggestion adaptée d’offres d’emploi sur LinkedIn ou encore itinéraire le plus pertinent proposé par Google Map, les géants de la tech savent cibler leurs utilisateurs et les fidéliser au maximum. Ce mouvement est également en train de s’accélérer dans la finance et la gestion de patrimoine, où les institutions investissent massivement.

Big data, intelligence artificielle, machine learning ou blockchain sont les catalyseurs de cette transformation. Tour d’horizon de ce qui va changer pour la gestion de votre patrimoine, peut-être plus rapidement que vous ne le pensez.

Des gestionnaires 2.0

D’après le dernier EY Wealth Management Outlook, les modèles d’affaires numériques basés sur la technologie écarteront les gestionnaires d’actifs classiques d’ici à 2025 déjà. «Les nouveaux gestionnaires se distinguent par une approche de conseil numérisée, fondée sur les événements de la vie, qui génère une véritable plus-value pour les clients fortunés», d’après Peppi Schnieper, associé chez EY Suisse.

Plus de la moitié des banques internationales ont déjà mis en place un chief data officer. Leur rôle: valoriser les quantités gigantesques de données numérisées ces dernières années. Dans la dernière étude «Vision technologique» d’Accenture, les trois quarts des répondants prévoient que, dans les trois prochaines années, les banques déploieront l’intelligence artificielle comme principale méthode d’interaction client.

Moins de frais, plus de qualité

L’avantage du big data pour le client est qu’il devient possible de standardiser ce qui était auparavant réservé aux clients privés, résume Christophe Lamon, consultant bancaire, cofondateur et directeur de SwissmeFin. «Globalement, avec la réduction du coût du traitement de masse des données, le niveau de sophistication des gestions privées s’est fortement accru, et les frais de ces gestions plus complexes deviennent désormais abordables.»

Pour le consultant, ces progrès technologiques ont permis avant tout «l’industrialisation des gestions individualisées et contextualisées», améliorant à la fois le monitoring du risque et de la performance, mais aussi celui des dimensions fiscales, environnementales et sociales. «Pour certaines banques, le traitement des données permet en outre de simuler en temps réel les impacts des décisions d’investissement.»

Dans la gestion de fortune, la segmentation client s’est longtemps résumée à trois grands profils: défensif, neutre, dynamique. Un schéma qui appartient déjà au passé. «Jusqu’à récemment, la connaissance du client était limitée aux informations reçues pendant la phase de création du compte, rappelle Alain Broyon, partenaire de Planet of Finance, fintech genevoise axée sur les services financiers digitalisés.

«Aujourd’hui, avec l’arrivée des robo-advisors sur le marché de la gestion d’épargne, on peut récupérer de plus en plus d’informations sur les clients, leurs habitudes, leur situation familiale, et ce sans être encombrants, le tout grâce à des interfaces simples et accessibles.» 

Le reporting aussi devient plus transparent et pointu sur l’exposition au risque du portefeuille, le degré de diversification et la contribution des différents actifs à la performance. Patrick Barnert, CEO de Qumram, anticipe les mêmes évolutions. La fintech zurichoise qu’il dirige permet aux banques d’avoir une vision globale des interactions digitales de leurs clients. «Grâce aux données, elles pourront mieux anticiper les besoins des clients et proposer des offres pertinentes, au bon moment et au bon client.»

Créateur d’alpha? 

Toutes ces évolutions technologiques seront-elles propices à la génération de rendements améliorés? Pour Damien Challet, qui donne le cours de finance et big data à l’EPF Lausanne, les progrès du big data dans d’autres secteurs (comme la médecine) ne sont pas aussi facilement transférables à la finance. «La finance est très spécifique car elle est non stationnaire, il faut donc sans cesse recalibrer les modèles. Qui sait si les marchés ne vont pas totalement paniquer demain ou la semaine prochaine par exemple?» Pour lui, l’utilisation du big data et des données alternatives peuvent réduire les surprises (résultats d’une entreprise par exemple), mais de grands progrès restent à faire pour une utilisation prédictive (évolution du cours d’une action par exemple).

Pour Alexandre Andreani, CIO chez Aris Wealth Management à Genève, investir sur la base de l’analyse de données à large échelle offre des opportunités de surperformance du marché (ou génération d’alpha), à condition d’intégrer dans les modèles prédictifs les scénarios extrêmes ou plus généralement de tenir compte de situations de marché spéciales. Pour le stratège, une fois intégrées les hypothèses qui minimisent les risques de perte, le data investing peut contribuer à un rendement supérieur, d’autant qu’il élimine la dimension émotionnelle de la gestion.

 «La recherche et la construction du portefeuille nécessitent toujours un jugement humain», souligne Anke Bridge, responsable des solutions numériques chez Credit Suisse. Mais les données permettent selon elle d’acquérir un «avantage informationnel» lors des décisions d’investissement, de tester empiriquement les hypothèses d’investissement, et de proposer au client les meilleures opportunités compte tenu de ses objectifs, appétit au risque et contraintes financières.

Marjorie Théry, Bilan, 4 septembre 2017
www.bilan.ch

La finance suisse à l’épreuve de l’ère digitale

Bousculée par les outils technologiques mis au point par des challengers non bancaires, la place helvétique doit faire deux révolutions: le renouveau informatique et repenser la relation avec ses clients.

A l’heure où la place financière suisse doit renoncer à son modèle d’affaires traditionnel, un des enjeux essentiels, désormais, se situe au plan du renouveau technologique. Digitaliser les services, automatiser les fonctions, mutualiser les logistiques, telles sont les préoccupations des banques.

UBS, Credit Suisse et Julius Baer consentent actuellement de lourds investissements pour leurs systèmes informatiques et leurs services mobiles, afin de devancer les attentes de clients jeunes et aisés, ces «natifs numériques», qui exigent de plus en plus systématiquement des fonctions performantes sur leurs smartphones .

Cette attente de «mobile banking» est si forte, qu’elle explique 60% des décisions de changement de banque de clients durant le premier trimestre 2014, selon une enquête réalisée aux Etats-Unis par le cabinet de conseil AlixPartners. «Ce qu’attend le client, maintenant, c’est l’application sur son smartphone qui regroupe toutes les solutions bancaires au même endroit, du compte bancaire au compte de trading», souligne Alain Broyon, CEO de Dukascopy Bank, l’établissement genevois de trading de devises en ligne.

Sauf que ce ne sont pas toujours des banques qui apportent ces innovations. C’est par exemple Qontis, une start-up zurichoise créée par un ancien d’Avaloq, qui offre le Personal finance manager, application gratuite pour le client, qui centralise toutes ses relations bancaires avec des établissements suisses. Ces développements mettent en lumière la «nécessaire réinvention des modèles d’affaires des banques en intégrant les outils digitaux», estime Laurent Haug, venture partner chez Anthemis, consultant en digitalisation pour plusieurs banques suisses et collaborateur chez Bilan.

Pour David Arnott, CEO de l’éditeur genevois de logiciels bancaires Temenos, «les banques privées suisses paient entre 25 et 40% de leurs coûts pour des systèmes informatiques dépassés, dont certains ont été conçus dans les années 60 et 70. Ces dépenses minent leur rentabilité, alors que les affaires transfrontalières autrefois lucratives quittent le pays.»

Outsourcing et transparence

Les banques privées suisses ont du chemin à faire. La révolution technologique commence en amont de la chaîne du métier bancaire, où nombre d’acteurs sont en train de revoir leur modèle logistique, pour décider si elles franchiront ou non un pas essentiel: l’outsourcing de leurs activités non stratégiques. « On verra clairement les banques sous-traiter davantage de fonctions dans les 25 prochaines années », prévoit Christophe Lamon, directeur de Swissmefin et consultant bancaire.

Il estime que la taille des banques candidates à la sous-traitance augmente, et concerne désormais des établissements qui gèrent 15 milliards de francs en moyenne. L’outsourcing bancaire, né il y a déjà 20 ans, connaît un regain d’intérêt depuis la crise de 2008, car les banques, qui voient décliner leurs marges de gestion, cherchent à se débarrasser des coûts superflus et à variabiliser les charges face aux incertitudes du futur.

De nouveaux acteurs crédibles ont émergé entre-temps dans le service logistique bancaire et offrent des solutions d’outsourcing des opérations bancaires sous la forme de service, tandis que les éditeurs de plateformes informatiques ont fait évoluer leur offre, permettant à une banque de louer une plateforme, plutôt que de l’acheter obligatoirement», explique Christophe Lamon. Pour les acteurs disposant des plateformes les plus performantes, gérer les back-offices d’autres banques devient un métier en soi, source de revenus et surtout de savoir-faire. Parmi les principaux sous-traitants, «Credit Agricole Private Banking Suisse, qui gère les back-offices de 24 banques, domine le marché des petites banques», rappelle Christophe Lamon.

La filiale suisse, sous l’impulsion de Jean-Claude Favre, directeur opérationnel de Crédit Agricole Private Banking Services, a été pionnière dans ce domaine depuis plus de quinze ans. Autre acteur majeur: l’éditeur B-Source, racheté en 2011 en majorité par Avaloq, le leader des solutions bancaires intégrées. B-Source a dix banques clientes, dont la principale est la luganaise BSI.

Troisième acteur du marché, la genevoise Lombard Odier, avec sa plateforme «G2», qui combine les services tels que ceux offerts par B-Source à des services bancaires comme ceux de Crédit Agricole, mais vise des banques privées de taille supérieure (entre 5 et 25 milliards sous gestion). Lombard Odier compte six clientes et envisage d’en prendre une douzaine à terme. Elle sert notamment les opérations de la bernoise Valiant depuis 2002.

Argument majeur de ces providers : ils proposent aussi leur sous-traitance dans leurs succursales étrangères, ce qui, pour eux, leur permet d’y mutualiser les coûts, tandis que pour la banque cliente, cela peut permettre une expansion à moindres frais. «Pour une petite banque, ouvrir un établissement à Singapour, Monaco ou Nassau est déjà très cher, mais sans commune mesure avec une présence dans un marché domestique de l’UE pour rapatrier ses clients, souligne Christophe Lamon. S’adosser à la capacité logistique et stratégique de l’outsourceur s’avère souvent une solution attrayante ».

Crédit Agricole Private Bank Suisse dispose par exemple de 17 centres offshore, et B-Source peut agir comme provider dans 15 pays (ceux où la BSI est présente), tout comme Lombard Odier Odier exploite sa plateforme unique et intégrée dans  ses 18 bureaux étrangers. «Nous avons cloné, autant de fois que nous avions d’entités juridiques à l’étranger, la plateforme que nous avons à Genève depuis une quinzaine d’années et qui permet de traiter toutes les opérations bancaires d’une banque privée», explique Christophe Gabriel, responsable de l’informatique et des opérations chez Lombard Odier. Le coût additionnel étant faible pour créer un clone, c’est tout naturellement que, depuis 2010, la banque a décidé d’ouvrir son infrastructure à d’autres établissements.

Que sous-traitent les banques clientes? Essentiellement leur informatique et, en fonction des désirs, tout ou partie de leur back office: le travail opérationnel se fait alors par les équipes du prestataire, ce qui, pour la banque cliente, peut réduire jusqu’à 30% les coûts, selon les configurations. «Tout ce qui est usine, confection, exécution, traitement des opérations, est assuré par nos équipes, sur un pied d’égalité par rapport à nos prestations internes», résume Christophe Gabriel. Ainsi, les banques clientes peuvent se concentrer sur leur cœur de métier, en gardant le contrôle de leur middle office (support de gestion) et de leur front office (relation client, décisions de gestion).

Parce que le partage de la plateforme implique de faibles coûts marginaux, Lombard Odier facture un coût moyen aux clients comparable à son propre coût moyen. «La différence entre coût moyen et coût marginal laisse une marge intéressante», conclut Christophe Gabriel, qui décrit cette activité comme une démarche entre «partenaires» plutôt qu’une démarche purement commerciale. «Nous mettons à disposition ce que nous avons dans le but de partager les coûts et d’amortir les investissements, et surtout pour assurer le plus important: continuer à investir dans une plateforme performante.»

Cela, c’était le côté « back end » des banques, ou côté jardin. Côté cour, ou « front end », le renouveau technologique passe par l’accès digital du client à ses données, la transparence et la comparabilité des prix. Cette tendance est perceptible à travers tout le spectre des métiers bancaires. Il en va ainsi dans le domaine des produits structurés.

Notamment avec Deritrade, la plateforme de produits structurés de la banque Vontobel. Lancée en 2008 pour distribuer les produits structurés de Vontobel, elle se mue en 2013 en plateforme multi-émetteurs, ajoutant aux produits Vontobel ceux émis par Société Générale, Morgan Stanley ou encore Deutsche Bank puis prochainement UBS, et permettant aux clients de comparer simultanément les prix.

«On assiste à une automatisation d’une grande partie du business des produits structurés diminuant ainsi les coûts de production de ces instruments, observe Frédéric Rouiller, responsable du conseil et de la distribution de produits financiers chez Vontobel à Genève. Nous pensons que la solution multi-émetteurs représente l’avenir, car elle apporte une vraie plus-value en termes de transparence pour les investisseurs».

Chez Dukascopy Bank, les prix des devises à l’achat et à la vente sont affichés instantanément sur mobile, avec un spread infime, et sont identiques pour tous les clients. Les données sur les mandats de gestion des banques sont aussi en passe de sortir de l’ombre. En témoigne l’essor de performancecorner.ch, le site d’IBO (Investment By Objectives), société créée en 2005 par un ancien de Credit Suisse, Nicholas Hochstadter, qui développe actuellement le premier comparateur de performances, entièrement gratuit et fiable, des politiques de placement des banques de la place, selon les stratégies, les monnaies et le risque pris. Déjà, un nombre croissant de banques accepte de jouer le jeu.

Nicholas Hochstadter en est persuadé: les clients doivent pouvoir comparer les portefeuilles, tout comme les gérants doivent pouvoir se comparer entre eux. Son modèle prévoit, à terme, d’instaurer un réseau social qui permettra aux membres de la plateforme de communiquer entre eux, en toute confidentialité. Ce faisant, il opère une lente révolution des mentalités en Suisse (et au Liechtenstein). C’est tout naturellement que ce comparis des gérants de fortune a reçu le soutien d’un autre esprit innovant: Olivier Collombin, fondateur de la plateforme E-merging.

Les Facebook de la finance

Ces acteurs de la finance genevoise ne l’ignorent pas: dans la finance 2.0, les stars de demain ne travaillent pas chez UBS, ni chez Pictet. Mais peut-être bien chez Centralway, société britannico-helvétique de capital-risque et incubateur basé à Zurich. Dans un bâtiment industriel à l’esthétique passe-partout des années 1960, on pousse une porte et l’on pénètre dans des locaux où règne une ambiance conviviale à la Google: billard, espace de détente, boissons à volonté.

Les salles de conférences s’appellent Warren Buffett ou Steve Jobs. Un des premiers Macintosh à disquette trône dans une vitrine. Venus du monde entier, des geeks conversent en anglais à voix basse et pianotent sur des laptops. Trente ans de moyenne d’âge. La similitude avec la culture Google n’est pas fortuite. Certains employés sont d’anciens googlers. Derrière Centralway, le millionnaire et pionnier de l’internet Martin Saidler (46  ans).

Né en Autriche et basé à Zoug, le quadragénaire a fondé Centralway en 1999. Business angel et serial entrepreneur dès 2002, il investit ensuite dans quelque 200 firmes en Europe de l’Est. La plupart ont depuis été revendues avec succès. D’après le classement des 300 plus riches de Suisse de Bilan et Bilanz, sa fortune s’établirait entre 200 et 400  millions de francs.

Le projet le plus en vue de Centralway s’appelle Numbrs. Avec cette application, l’utilisateur peut faire défiler son actualité financière sur son smartphone à la manière dont il consulte le mur Facebook pour tuer le temps dans les transports publics. Numbrs centralise l’ensemble des transactions et informations financières de l’utilisateur. Y sont répertoriées les variations des cours de bourse, les transactions par carte dans les commerces, les entrées et sorties de paiements, etc.

L’application permet d’effectuer des opérations à tout moment et n’importe où. Une tirelire interactive qui permet en tout temps de jeter un coup d’œil sur les analyses et prévisions de revenus. Début avril, l’application avait été chargée 23  000 fois, avant même le démarrage de la campagne marketing. Numbrs a levé à elle seule 11 millions de dollars et affiche des ambitions énormes visant des dizaines de millions de consommateurs. Le programme occupe 35  personnes à plein-temps sur un effectif de 80 collaborateurs. «Mais l’ensemble des équipes est impliqué dans un aspect ou un autre», précise Fynn Kreuz, responsable du marketing.

L’application Numbrs se veut une solution à l’échelle globale, comme l’a été PayPal dans le paiement sur internet. Numbrs a d’abord été lancée en Allemagne, où elle est disponible sur l’App Store depuis la fin 2013. «Le marché suisse, avec ses sept millions d’habitants, est trop étroit», disait Martin Saidler à la Neue Zürcher Zeitung. Promis pour bientôt sur Android, Numbrs est en relation outre-Rhin avec 3500 établissements, dont Deutsche Bank. Encore en phase test, l’application a pour prochain objectif les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, avant d’attaquer l’Europe continentale.

Aussi discrète que puissante, Centralway creuse son sillon aux côtés des plus grandes sociétés d’investissement du monde. Des bureaux ont ouvert à Londres à l’automne 2013 et d’autres doivent suivre aux Etats-Unis cette année encore. La compagnie est impliquée dans des projets de finance digitale où elle côtoie les poids lourds américains Google Ventures, KPCB, JPMorgan et le fonds genevois Index Venture.

Amener le «fun» dans la finance

Si des sociétés comme Centralway, mais aussi les grandes banques suisses, sont à la pointe de la digitalisation de la finance, les grandes innovations se produisent, pour l’essentiel, aux Etats-Unis. Elles sont tirées par les acteurs non bancaires. Et elles n’inquiètent pas que les banquiers suisses: «Dans la Silicon Valley, absolument tout le monde s’évertue actuellement à devenir l’Apple de la finance 2.0 pour nous ôter le pain de la bouche.» En mars dernier, le CEO de JPMorgan, Jamie Dimon, manifestait par ces propos l’inquiétude générale des milieux de la finance traditionnelle.

De son côté, Francisco Gonzalez, CEO du géant mondial d’origine espagnole BBVA, déclarait au Financial Times: «Les banques doivent créer leurs propres Amazon et Google. Ou mourir.» Dans cette idée, la branche américaine du groupe BBVA Compass a acquis en ce début d’année la start-up Simple pour 117  millions de dollars, un prix «ridiculement haut» selon Forbes.

La société née en 2009 réunit à peine 100  000 clients. Mais elle a séduit BBVA en opérant un changement de paradigme. Associée à US Bancorp, elle propose une carte de débit et des services online de prévisions du budget. Et surtout, une approche ludique de la gestion de son argent, que les banques peinent à incarner. «Avec Simple, le public entretient une relation fun avec la finance. Grâce à une interface intuitive, les clients se fixent un objectif d’économie associé à un rêve: une moto ou des vacances aux Maldives. L’application est addictive. Ils l’utilisent deux ou trois fois par jour pour consulter l’évolution de leurs comptes, ce qui est inouï dans la branche», souligne Jay Reinemann, responsable de BBVA Ventures cité par Forbes.

Pour le patron du géant bancaire espagnol, l’humilité est même de mise face à ces geeks qui révolutionnent la finance: «C’est BBVA qui veut apprendre des fondateurs de Simple et non le contraire. Nous voulons comprendre leur façon de penser. Il n’y aurait aucun intérêt à vouloir intégrer ces jeunes entrepreneurs à la culture de la maison mère.»

Autre acteur de la finance traditionnelle qui craignait de rater le virage du numérique, l’assureur français AXA. Ayant récemment créé sa banque mobile soon.fr, il vient de signer mi-avril un partenariat avec Facebook pour s’attaquer au marché sur mobile, en profitant de la popularité du réseau sur les smartphones et tablettes. L’accord impliquera une formation des équipes marketing d’Axa par Facebook, réseau depuis lequel certains assureurs aux Etats-Unis réalisent déjà plus de 60% de leurs ventes!

Les observateurs s’accordent à dire que la finance est au seuil de la même révolution qui a mis à terre la librairie ou l’industrie du voyage. A présent, l’acteur qu’il faut craindre, c’est Facebook lui-même. Le géant bleu se lance en effet dans les services financiers à partir de l’Irlande, où il attend d’ici à quelques jours sa licence «e-money» pour créer sa propre monnaie électronique destinée à ses utilisateurs européens.

En outre, le réseau social numéro un lance des services de transferts de fonds pour les travailleurs migrants, concurrençant Western Union, ce qui positionnera Facebook sur le marché attrayant des virements entre l’Europe et les pays émergents, lui qui a déjà passé la barre des 100  millions d’utilisateurs indiens.

Le moteur de recherche Google, toujours au coude-à-coude avec Facebook, prévoit aussi d’étendre ses paiements mobiles et sa monnaie électronique et attend sa licence «e-money» du Royaume-Uni. Enfin, la compagnie Vodafone a également acquis sa licence «e-money» pour se lancer dans les services financiers en Europe.

Mais tous les jours, c’est peut-être la banque de demain qui peut naître de la Silicon Valley, où le génie et l’argent se côtoient au plus près. Les grandes manœuvres ont déjà commencé. La société Green Dot, avec comme actionnaire Sequoia, référence dans la branche, a acquis début 2013 GoBank, une application bancaire interactive pour 43,3  millions de dollars.

Fin février, le fournisseur de solutions bancaires Jack Henry and Associates s’est offert Banno, start-up de finance digitale mobile fondée en 2008 et déjà partenaire de 375 institutions financières. Celle-ci se distingue par ses solutions pour intégrer de la publicité en ligne. Quant à Moven, l’application créée à la fin 2011, elle a été désignée par Wired, Forbes et le New York Times comme «la banque du futur». Cette start-up, qui n’occupe encore que 10  personnes, propose carte de débit, porte-monnaie électronique et services connectés à Facebook.

Dans le même domaine, Square, fondée en 2004 dans la Silicon Valley, a atteint une valorisation de 1,5 milliard de dollars, avec une offre de services financiers d’entrepreneur à entrepreneur. Le groupe Key’s Online Banking a conçu myControl Banking, une solution similaire à Numbrs, déjà disponible sur l’App Store et sur Android. Cinquième banque des Etats-Unis en matière de dépôts, le groupe PNC a mis sur le marché de l’internet mobile un porte-monnaie virtuel – Virtual Wallet – aux fonctions similaires. Chez Wells Fargo, une fonction prévision de comptes est en phase pilote, alors que l’application mobile est déjà disponible. De quoi donner le vertige.

Se passer des banques?

Tendance lourde de la finance 2.0: le peer-to-peer (P2P), un principe qui fait fonctionner la finance en se passant des banques. Que ce soit dans les crédits ou le change, le web met directement en contact les particuliers, en évitant les intermédiaires et leurs commissions.

Evaluée à 1,5 milliard de dollars, Lending Club (dont Centralway est actionnaire) a été fondée en 2007 à San Francisco par Renaud Laplanche. La firme se profile comme un poids lourd des prêts de particulier à particulier. En mars dernier, la compagnie a levé quelque 200  millions de dollars auprès de Fondations Capital, Google Ventures et KPCB. En décembre, la plateforme a dépassé les 3 milliards de dollars en prêts personnels, avec quelque 225  000 prêts attribués à des résidents de 44 Etats américains.

Se distingue aussi la société américaine Prosper, active dans les locations de particulier à particulier, qui propose également des crédits. CAN Capital et OnDeck fournissent quant à elles des prêts aux petites entreprises. La britannique Zopa et l’australienne Society One poursuivent les mêmes objectifs dans d’autres parties du monde. En Suisse, Cashare, active dans le crowdfunding depuis 2008, est l’une des sociétés les plus en vue dans la finance P2P.

La place financière suisse devrait également voir ce qui se passe du côté de Londres. Depuis que le premier ministre David Cameron a mis les start-up et l’entrepreneuriat au cœur de son programme économique avec Tech City, une bonne partie des 1300 jeunes pousses qui se concentrent dans le «Silicon Roundabout» de l’Est londonien font la jonction avec les deux pôles financiers qui l’entourent: Canary Wharf d’un côté, et la City de l’autre.

Dans ce quartier populaire où les étals des souks prolifèrent à l’ombre des grandes tours de verre, Barclays vient d’ouvrir son premier accélérateur de start-up financières en collaboration avec Techstars. C’est dans ce vaste loft qu’a débuté fin mars la première semaine fintech. Pendant une semaine, pitchs, démos et conférences consacrées aux nouveaux modèles de paiement, aux transferts internationaux via le web, aux plateformes d’investissements participatifs ou aux monnaies virtuelles permettaient de prendre la mesure du phénomène.

La présentation de Yoni Assia, le CEO d’eToro, résume l’ambiance. «C’est une tempête qui arrive. La rencontre des médias sociaux avec la finance est de nature à produire ce que l’électricité a fait pour l’industrie.» Bigre.

Yoni Assia sait de quoi il parle. Programmeur à 13  ans, trader à 16, l’entrepreneur qui appelait son père pour savoir le prix d’une action pendant son service militaire en Israël a fondé eToro à 26  ans en 2007. A côté de Simple, cette start-up est de celles qui font saliver les capital-risqueurs. Ils ont d’ailleurs investi 31,5 millions de dollars dans l’affaire. Récemment, le Gouvernement britannique a retenu eToro parmi ses «Future Fifty», les 50 start-up qu’il soutient en priorité à cause de leur capacité à devenir de grandes entreprises.

Cap sur le «trading social»

On comprend pourquoi eToro, qui a reçu sa licence officielle de broker au Royaume-Uni l’an dernier, propose une manière révolutionnaire d’investir en bourse. Avec 3,5 millions d’utilisateurs/investisseurs actifs et une croissance virale depuis que l’entreprise a introduit la fonction CopyTrader en 2011, la plateforme web et mobile n’est rien d’autre qu’un Facebook de la finance. Chaque profil y apparaît ouvertement, de même que son portefeuille et ses performances.

Comme dans Facebook, les utilisateurs échangent idées et informations sur des produits financiers. Mais la caractéristique qui a le plus de succès, c’est cette possibilité de suivre et de répliquer avec son portefeuille tous les mouvements d’un autre utilisateur identifié comme particulièrement doué.

Avec sa performance de +32% l’an dernier, l’Irlandais Anas Sleiman a ainsi rassemblé 77  000 «followers» et 6400 «copiers». Le pompier catalan, Julio Rus Fernandez, est devenu une célébrité dans cette communauté. Sa performance de 42% sur trois ans et surtout sa régularité lui valent plus de 150  000 followers. Naturellement, les résultats de ces traders sortis de nulle part sont moins brillants depuis le début 2014 avec des marchés moins haussiers. Cela dit, le modèle d’eToro est puissant. Une étude du Media Lab du MIT de mi-2012 confirme que le social trading est l’un des moyens les plus sûrs de battre le marché.

Selon Yoni Assia, des gérants de fonds professionnels se servent du site pour repérer des talents dans un bassin unique de 3,5 millions de traders; eToro s’arrange pour les maintenir motivés en créditant de 10  000  dollars tout utilisateur qui atteint les 5000 copieurs.

Les transferts de fonds low-cost

Là n’est cependant pas la seule recette du succès. «Si vous vous souvenez que la Bourse de Londres est née dans un café – la Jonathan’s Coffee House – la finance a d’abord été sociale avant de devenir antisociale en se technicisant, explique Yoni Assia. Aujourd’hui, il y a une forte demande, que vous pouvez rapprocher au mouvement des 99%, pour voir la finance redescendre dans l’arène sociale. Au fond, le vrai driver des marchés financiers, c’est la discussion sociale, l’affrontement des opinions.»

Au fur et à mesure que se présentent les start-up issues de l’accélérateur de Barclays mais aussi de Level 39, le plus grand accélérateur fintech d’Europe avec ses 66 start-up perchées au sommet d’une tour de Canary Wharf ou bien encore du Startupbootcamp, on réalise que l’ambition de réinventer la finance avec les technologies numériques dépasse de loin les seuls marchés financiers. «Les premières start-up financières tentaient essentiellement de vendre des services aux banques, analyse Luke Hakes, partenaire de la firme de capital-risque Octopus Investments. Désormais, elles s’attaquent directement aux consommateurs.»

Si, dans la première catégorie, on trouve quelques entreprises comme Ancoa avec son service de surveillance de la compliance des ordres de bourse ou Sentenial qui offrent des solutions de paiement au travers du récent espace unique de paiement en euros (SEPA), bien plus nombreuses sont les jeunes pousses qui s’adressent aux clients finaux. Dans le transfert de fonds internationaux – déjà convoité par Facebook – il y a même encombrement.

L’américaine Stripe, les allemandes Billpay et Sofort ou la néerlandaise iDeal proposent toutes ces services à prix cassés. Dans un contexte où les achats transfrontiers augmentent au rythme de 21% par an rien qu’en Europe, ces entreprises semblent bien positionnées. Sauf que les banques ont réalisé ce qui se passe. A l’image des compagnies aériennes bousculées par EasyJet ou Ryanair, elles développent leurs propres modèles low-cost. Barclays a ainsi lancé récemment Pingit.

Dans le secteur qu’on pourrait croire peu innovant du paiement, la créativité de certaines start-up laisse rêveur. Prenez Flypay, par exemple. Elle a développé une astucieuse application mobile de paiement au restaurant. «Le temps moyen pour payer entre le moment où on demande l’addition et celui où on quitte le restaurant est en moyenne de 10  minutes, affirme Tom Weaver, le fondateur. Nous l’avons ramené à 1  minute  30  pour un nouvel utilisateur et 45  secondes pour un habitué.»

Il suffit de photographier avec son smartphone un sticker collé sur la table puis d’accepter l’addition qui apparaît automatiquement. Magie du numérique, on peut non seulement régler mais aussi facilement diviser la note entre plusieurs convives, voire pour les pinailleurs payer plat par plat. Dans un registre voisin, Invoiceable génère et gère les factures avec une simple application mobile. Elle vise le marché des autoentrepreneurs désormais plus nombreux en Grande-Bretagne que les fonctionnaires.

On retrouve cette créativité en matière d’expérience utilisateur dans toutes sortes de nouveaux services financiers digitaux. Dans le private equity, Liquity vient de lancer une plateforme qui connecte investisseurs et actionnaires d’entreprises non cotées qui cherchent à vendre leur part. «Il y a 800  000 entreprises non cotées en Europe qui répondent à nos critères: plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires, qui progresse à plus de 10% par an depuis trois ans, explique Barry Schrier, le fondateur. En moyenne, ces entreprises ont de nombreux actionnaires, dont quinze au Royaume-Uni. Mais comme elles ne sont pas cotées, il leur est difficile de liquider leurs parts si besoin. C’est là que nous intervenons.»

Dans le domaine des crédits P2P (directement du créancier à l’emprunteur sans l’intermédiaire d’une banque), LendInvest a développé une plateforme spécialisée dans les prêts relais pour l’immobilier. «Nos fondateurs viennent de Montello, un expert du marché immobilier londonien, explique Audrey Giroud, une Genevoise qui vient de rejoindre l’entreprise. Ils connaissent le prix des objets et proposent des prêts qui reviennent moins chers à l’emprunteur que ceux des banques tout en offrant des rendements de plus de 10% aux prêteurs. Et avec un taux de défaut de moins de 2%.»

On le constate au travers de ces exemples, les fintechs développées à Londres se concentrent sur des modèles de niche. Si elles désintermédient une partie de l’activité bancaire, elles ne sont souvent pas aussi grand public que celles développées dans la Silicon Valley.Comme l’observe le capital-risqueur Luke Hakes: «Il est très difficile de concurrencer les business de consommation de masse et le savoir-faire marketing de la Californie.» Entre autres pour des questions de moyens. «Il y a un très gros appétit pour les fintechs. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce sont des modèles d’affaires qui demandent des investissements considérables. Franchir le fossé de la crédibilité coûte cher.»

Des fintechs sans complexe

La crédibilité, c’est le sujet dont discutent le plus les entrepreneurs lors des pauses de la FinTech Week à Londres. Zubin Ramdarshan, directeur du trading sur les dérivés actions de la Banque Jefferies avertit: «Les modèles d’investissement basés sur l’analyse des flux de tweets ont déjà déçu. La fausse nouvelle répandue sur Twitter d’un attentat contre Barack Obama, à partir d’un compte piraté d’Associated Press, a provoqué un minikrach l’an dernier sur les marchés actions américains et a torpillé leur crédibilité.» Malgré cela, les entrepreneurs de la City 2.0 sont optimistes. Organisateur de la FinTech Week, Luis Carranza s’attend à une multiplication par quatre des start-up qui se présenteront l’an prochain.

Dans le métro qui conduit de Whitechapel à la gare St. Pancras, les publicités placardées dans les wagons confirment cette évolution. La plateforme de portefeuille en ligne Nutmeg affirme que les millionnaires de la finance ont désormais le look de la génération Y plutôt que celui de Saville Row. Et le site de transferts internationaux Transferwise suggère que les banques nous cachent quelque chose: leurs commissions exorbitantes.

Les fintechs n’ont plus de complexe à s’attaquer aux géants bancaires. Car si personne ne pense que ces derniers vont disparaître, la question est bien de savoir s’ils ne vont pas se transformer en simples tuyaux, en gérants d’infrastructures à l’instar des opérateurs télécoms. La valeur ajoutée passerait alors aux start-up, qui transforment (et contrôlent) l’interface avec les utilisateurs.

«Il faut aller très vite, ou les acteurs non bancaires le feront.» L’ère du «relationnel augmenté» a commencé, affirme Olivier Collombin, de la plateforme E-merging chez Lombard Odier.

Olivier Collombin, responsable de l’équipe des gérants de fortune indépendants de Lombard Odier, a été l’un des premiers, à Genève, à croire dans les possibilités d’une mise en réseau de la communauté financière. En 2009, il lance la plateforme E-merging, pour réunir des gérants indépendants (clients ou non de Lombard Odier), et favoriser les affaires entre eux. De 150 membres en 2010, ils sont devenus 1000 aujourd’hui, et regroupent près de 14’000 experts indépendants de la finance.

De banquier traditionnel, Lombard Odier se mue en facilitateur des relations entre ses clients et y gagne au passage: «50% des apports d’argent frais venus de gérants indépendants depuis 2010 sont liés à des clients enregistrés sur E-merging», souligne Olivier Collombin. Nous voici entrés dans l’ère de la «communauté de clients» et du «relationnel augmenté» dans le domaine bancaire. «Les réseaux sociaux sont une réalité de la vie quotidienne de nos clients, explique Olivier Collombin. Il s’agit donc de s’en inspirer pour les faire interagir avec nous, entre eux et avec leurs clients finaux. Les banques suisses doivent faire tomber les barrières culturelles qui les empêchent encore d’entrer de plain-pied dans le XXIe siècle.»

E-merging est en passe de devenir bien plus qu’un LinkedIn des professionnels de la finance. Sur la plateforme, un gérant peut entrer des critères spécifiques (juridiction, monnaie, expertise recherchée) qui le mettront, sans perte de temps, en lien avec l’expert recherché, potentiellement à l’autre bout de la planète (gérant, avocat, fiduciaire). En outre, pour les banques et les gérants, ces plateformes, qui offrent une visibilité planétaire, éliminent d’emblée la problématique transfrontalière («crossboarder»), car il s’agira de moins en moins se déplacer physiquement pour aller à la rencontre d’un client.

Olivier Collombin veut faire de la place financière suisse un laboratoire de ce type d’expériences. Il résume ainsi sa pensée: «Dans le domaine de la digitalisation, il faut aller très vite, car, sinon, ce sont des acteurs non bancaires qui le feront.» Et, en effet, des acteurs non bancaires, y compris basés en Suisse, révolutionnent tranquillement le mobile banking, soit la digitalisation de la finance personnelle qu’attendent désormais les clients.

Fabrice Delaye, Bilan, 22 mai 2014
www.bilan.ch

Les banques se séparent de leur back-office

L’informatique et les fonctions administratives liées à la gestion de portefeuille et au négoce de titres s’externalisent. Les prestataires se positionnent sur le marché avec des solutions de plus en plus intégrées.

Pourquoi faire soi-même ce que d’autres font mieux et moins cher? C’est le raisonnement qu’a fait Deutsche Bank Suisse en externalisant, à la société tessinoise B-Source, sa plate-forme informatique ainsi que son back-office – soit les fonctions administratives liées à la gestion de portefeuille et au négoce de titres. Avec la nécessité impérieuse de réduire les coûts, l’outsourcing bancaire est dans tous les esprits.

«Les nouvelles régulations bancaires complexifient le métier et poussent à adapter notre modèle d’affaires», explique Tanja Kocher, porte-parole de Deutsche Bank Wealth Management. 

La banque allemande fait d’une pierre deux coups en externalisant sa plate-forme informatique et son exploitation. «Ce mouvement stratégique nous permet de nous concentrer sur notre cœur de métier, à savoir le conseil à notre clientèle, le développement de produits et la gestion de nos investissements», ajoute Tanja Kocher.

L’outsourcing ne date pas d’hier. Il y a quelques années déjà, certaines banques confiaient la gestion informatique à de lointains prestataires. Une décision parfois regrettée: analyse incomplète des coûts, différences de culture, dépendance sous-estimée ont donné lieu à des cas de rapatriements traumatisants des plates-formes.

Mais la complexité induite par les évolutions législatives a généré une vaste typologie de clients, qu’il faut rester en mesure de servir. «Avec moins de 10 milliards de francs sous gestion, une banque ne peut plus se permettre de garder l’IT à l’interne», résume Dominique Freymond, associé fondateur de MAS, société de conseil financier. Les prestataires locaux le savent et se positionnent sur le marché avec des solutions de plus en plus intégrées. 

Acteur historique, Crédit Agricole Private Banking Services gère l’informatique (plate-forme S2i) et le back-office d’une vingtaine de banques. Sur le même segment, B-Source (et sa plate-forme Avaloq) devient lui aussi incontournable.

Quelles responsabilités juridiques?

Christophe Lamon et Christian Meylan dirigent SwissmeFin, qui accompagne les institutions financières dans leur développement. «Le choix du prestataire doit impérativement prendre en considération le modèle de développement ainsi que les projections géographiques de la banque», explique Christophe Lamon. Le prestataire doit être capable de suivre (ou de devancer) la banque dans ses croisades internationales, notamment en termes de fiscalité, de reporting, de langues et plus généralement de fonctionnalités locales.

Ces partenariats soulèvent aussi des questions juridiques. «En cas de violation des règles, la banque demeure totalement responsable au plan légal. Mais le prestataire assume aussi une responsabilité subsidiaire sur les opérations du client, car il ne pouvait totalement ignorer les opérations de la banque», explique Christian Meylan.

Alors que les banques se délestent de manière croissante, «il est impératif qu’elles gardent à l’interne les facteurs de différenciation que sont la fonction commerciale et le management, souligne Christian Meylan. Il s’agit de rester capable de concevoir et de cibler son offre de produits et services.»

L’externalisation a contribué à standardiser l’opérationnel des banques; cette étape pourrait être vue comme facilitatrice de fusions, à l’heure où les modèles d’affaires se réinventent.

Yves Smadja
Bilan. 21 février 2014.

La FINMA, accusée de nuire à la compétitivité de la Suisse

Certaines voix dénoncent les exigences toujours plus contraignantes de la part de l’organe de surveillance des marchés.

Parmi les nombreux objectifs de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers figure celui d’améliorer la réputation de la place financière suisse. Mais aussi sa compétitivité. Il semblerait toutefois que ce deuxième point soit de plus en plus souvent remis en question par un nombre croissant d’acteurs de cette même place financière, notamment par les gérants indépendants. Fondateur de la société Dominicé & Co, qui gère le hedge fund Cassiopeia, Michel Dominicé observe un certain durcissement dans la pratique de la Finma depuis 2009. Une tendance, selon lui, qui ne devrait aller qu’en se renforçant avec la révision de la Loi fédérale sur les placements collectifs de capitaux (LPPC), dont l’entrée en vigueur est prévue au début de l’année prochaine. Il constate que les échanges deviennent plus difficiles avec l’organisation, dont les exigences se font de plus en plus «tatillonnes» pour le moindre changement: «Nous allons plus loin que la plupart de nos homologues européens, regrette Michel Dominicé. Même les avocats spécialisés ont de la peine à anticiper et à comprendre certaines décisions de la Finma.» Les conséquences de ce haut niveau de contrôle étant l’établissement de plusieurs fonds de placement en dehors des frontières suisses, notamment au Luxembourg où les autorités de surveillance se montreraient plus pragmatiques et ouvertes à attirer des affaires et des emplois. La base du problème serait que la Finma ne ferait pas une distinction suffisante entre les différentes catégories d’investisseurs: les qualifiés, c’est-à-dire les professionnels bénéficiant d’un degré de protection suffisant et «sachant ce qu’ils font», et les autres. Cette «hantise» de vouloir protéger plus que nécessaire aurait au final des résultats contre-productifs en termes de sécurité, puisque de nombreux investisseurs préféreraient «investir dans des produits moins protégés, notamment aux Caïmans», que dans des produits sûrs enregistrés en Suisse. Bref, on aurait, selon Michel Dominicé, de plus en plus l’impression que «la Finma n’a pas de vision commerciale pour la Suisse».

Trop pointilleuse

Pour sa part, le directeur de la société de conseils financiers SwissmeFin, Christophe Lamon – dont l’associé Christian Meylan a travaillé comme consultant auprès de MAS, l’organe de régulation financière de Singapour – estime que «le côté pointilleux actuel de la Finma», en rapport avec le passé, ne fait que refléter le changement de paradigme de ces dernières années, à savoir que la Suisse a perdu des aspects essentiels de sa compétitivité qu’étaient «la prévisibilité et l’étanchéité du droit suisse». Cette dernière n’existant plus dans le sens où les banques helvétiques se font attaquer sur leur pré carré par des régulateurs ou des institutions gouvernementales étrangères. Quant à la prévisibilité du droit, elle n’existe plus non plus dans le sens où la classe politique «cède sur des éléments essentiels du droit bancaire helvétique sans pour autant offrir une vision de sortie». Dès lors, pour Christophe Lamon, la position actuelle de l’organisme de contrôle ne fait que refléter cette incertitude face aux lois futures et lui fait adopter une attitude maximaliste: «Constatant que les limites de l’acceptable bougent tous les jours en fonction du rapport de forces politique, la Finma se concentre sur la prévention de nouveaux cas.» Les visions divergentes des partis gouvernementaux face aux politiques de la place financière ne laissent selon lui augurer que peu d’amélioration. Par ailleurs, en comparant l’attitude actuelle de l’organisation avec d’autres régulateurs (tels que MAS à Singapour ou le FSA en Angleterre), les deux associés considèrent que celle-là ne joue ni un rôle de promoteur économique à l’instar du premier ni de «gendarme orienté» de la place financière dans le cas du second. «Le rôle de promoteur en Suisse est échu au Conseil fédéral. Or celui-là ainsi que les chefs de partis gouvernementaux sont bien loin d’un alignement des vues», relève Christophe Lamon, pour qui le comportement de la Finma reflète une minimisation du risque: les bénéfices d’une politique plus risquée seraient crédités au politique, tandis que les revers lui seraient immédiatement imputés. Les reproches n’émanent pas uniquement des petites structures. Les grandes banques, comme Credit Suisse, s’inquiètent aussi du renforcement des mesures visant à accroître la protection des investisseurs et qui exigent des dépenses et des efforts toujours plus importants, notamment en matière de formation. La banque note par exemple qu’il devient de plus en plus difficile pour un conseiller à la clientèle de s’occuper de plus de deux ou trois zones géographiques en raison de l’augmentation des nouvelles exigences de documentation et de l’impossibilité de connaître toutes les réglementations locales en vigueur.

3800 gérants de fortune en Suisse

Pour sa part, la Finma répond à ces critiques en soulignant qu’en ce qui concerne les gérants de fortune ceux-là ne sont soumis en Suisse qu’à une surveillance sous l’angle de la loi sur le blanchiment d’argent (LBA). Le contrôle se limitant au respect des devoirs de diligence de la loi, comme par exemple le devoir d’identifier ses clients. Ils ne sont soumis pour l’heure à aucune surveillance étatique prudentielle: «Aucun contrôle étatique n’est conduit pour vérifier que les gérants respectent des devoirs de comportement visant la protection des investisseurs», note Tobias Lux, porte-parole de la Finma, en ajoutant qu’aucun contrôle n’est conduit sur leur état financier et qu’il en va de même des sociétés offrant des services fiduciaires (trusts, fondations). La révision de la LPCC ne change rien à cette situation, puisque celle-là n’introduit «aucunement» une surveillance prudentielle des gérants de fortune mais concerne uniquement les gérants de placements collectifs. «Jusqu’à présent, seuls les gérants de fonds suisses étaient soumis à la surveillance de la Finma, poursuit Tobias Lux. La révision de la LPCC a introduit une nouvelle obligation d’assujettissement pour les gérants de fonds étrangers de grande taille, c’est-à-dire à partir d’un seuil de 100 millions.» Il note par ailleurs que les gérants de fonds étrangers concernés ont un délai de deux ans à partir de l’entrée en vigueur de la loi, prévue en février 2013, pour déposer une requête. Des exigences qui ne concernent toutefois ni la gestion de fortune individuelle ni les services fiduciaires. Selon les estimations de l’association, le nombre de gérants de fortune en Suisse s’élève à environ 3800. Quant au nombre de gérants de fonds suisses surveillés par la Finma, il se chiffre à environ une centaine.

Des coûts financés par les établissements

En ce qui concerne la comparaison avec d’autres places financières concurrentes, l’association, qui emploie quelque 350 collaborateurs, en revient à l’absence de surveillance prudentielle des gérants de fortune, une situation qualifiée d’unique en Europe. Tobias Lux relève que la directive européenne concernant les marchés d’instruments financiers (MiFID) prévoit différentes exigences envers les gérants de fortune visant la protection des investisseurs, notamment en matière de compétences, d’organisation, de règles de comportement ou de fonds propres. Il note par ailleurs que Singapour prévoit elle aussi «des exigences de type prudentiel pour les gérants de fortune». Enfin, en ce qui concerne les coûts, intégralement financés par les établissements surveillés par le biais d’émoluments et de taxes de surveillance, la Finma relève que si les gérants les considèrent élevés ils peuvent s’assujettir auprès de l’un des onze organismes d’autorégulation autorisés par l’organisation. Ceux qui choisissent de s’assujettir directement auprès d’elle doivent s’acquitter d’une taxe de surveillance annuelle, qui varie selon leur capacité financière. A titre d’exemple, la majorité des intermédiaires financiers du secteur parabancaire directement assujettis à la Finma doivent s’acquitter aujourd’hui d’une taxe annuelle inférieure à 1300 francs, le maximum étant de 15 500 francs.

William Türler
Bilan. 7 novembre 2012

La gestion de fortune suisse doit se réinventer

Les établissements helvétiques de taille moyenne devront modifier leur modèle d’affaires pour aller chercher de nouveaux clients à l’étranger.

La gestion de fortune genevoise doit se réinventer, si elle veut préparer sa croissance future. Ce ne sera pas chose simple; cela passe par une évolution en profondeur des modèles d’affaires, si l’on en croit Christophe Lamon, cofondateur de SwissmeFin, et Dominique Freymond, associé de management & advisory services (MAS) et administrateur indépendant. Le modèle des banques privées traditionnelles, concurrencé par les intermédiaires financiers et certaines banques étrangères durant la dernière décennie, a démontré ses vertus lors de la crise de 2008. «L’année 2008 a vu le triomphe du modèle de banque privée genevoise», observe Christophe Lamon. Les produits structurés de Lehman Brothers, les risques sur les fiduciaires «Fortis» et l’affaire Madoff ont démontré les mérites du modèle intégré d’une banque qui garde la maîtrise sur l’entier de la chaîne de valeur, car cette approche «en responsabilité» amène les banques à éviter avec soin les risques d’affaires, légaux et de contreparties. Toutefois, le brusque changement des conditions cadres en Suisse, dès 2009, a remis en question ce modèle d’affaires. Accepté en mars 2009 par Berne, le principe de l’échange d’informations fiscales à la demande a porté un coup à l’attractivité de la gestion transfrontalière défiscalisée (offshore), qui a longtemps constitué le fonds de commerce des banques privées. Le succès récent de la proposition helvétique (initialement appelée «Rubik») consistant à imposer à la source, sur une base anonyme, les avoirs des ressortissants européens, permet aux banques suisses d’offrir une solution de compromis, qui évite pour l’heure l’échange automatique d’informations fiscales et le risque d’un retrait rapide de ces avoirs des banques.

Christophe Lamon: “Acquérir des clients dans les nouveaux eldorados exige une évolution en profondeur, selon le consultant.”

Perte d’attractivité

Si ce mode de fiscalisation des comptes européens non déclarés préserve la sphère privée de la clientèle, il entraîne malgré tout une perte d’attractivité pour ce type de comptes, en engendrant un coût fiscal qui n’existait pas auparavant. Suite à la signature récente par la Suisse des deux accords d’impôt libératoire avec Berlin et Londres, on peut s’interroger si les comptes concernés par ce type d’accords va rester en Suisse. La réponse dépendra du coût fiscal final comparé à ce que ces mêmes clients auraient payé dans leur pays, si leurs avoirs étaient déclarés ou légalisés. «Est-ce qu’en termes financiers, la possibilité de se légaliser au travers de l’accord Suisse-Allemagne est plus favorable ou non que la procédure d’annonce directe au fisc allemand? On le saura lorsqu’on connaîtra la base sur laquelle seront imposés les clients sous le régime de l’impôt libératoire», répond Charles Hermann, partenaire chez KPMG à Zurich. A l’heure actuelle, seul le taux d’imposition est connu, et non la base, ce qui ne permet pas encore de comparer les situations des deux côtés de la frontière. En revanche, «si on ne veut pas payer l’impôt libératoire, une seule solution: il faut quitter la Suisse», souligne Charles Hermann. La conséquence pour les banques privées en Suisse est qu’elles devront adapter leur modèle d’affaires à de nouveaux marchés, si elles envisagent de se développer. Si l’accompagnement des clients existants pourra se faire à partir de la Suisse par l’intégration des aspects fiscaux et par l’alignement des conditions économiques, l’acquisition en local impose aux banques d’adapter leur modèle d’affaires au contexte, ce qui dépasse les aspects réglementaires et fiscaux, expliquent Christophe Lamon et Dominique Freymond. Dans ce cadre, la culture et les valeurs des banques privées historiques peuvent s’avérer un obstacle. «Ces marchés questionnent les valeurs, les pratiques, les modèles d’affaires et la structure opérationnelle des banques privées suisses», constate Christophe Lamon. Il s’agit désormais d’adapter le modèle aux cultures locales.

Les nouveaux eldorados

L’Asie, en particulier la Chine et l’Inde, le Brésil et la Russie se sont imposés comme les marchés clés pour qui veut prendre part à la croissance des eldorados des nouvelles fortunes. Une culture de la confidentialité, une chaîne de valeurs intégrée, un modèle basé sur les services plutôt que sur les produits, tout cela devient soudain moins praticable sur ces nouveaux marchés, en particulier lorsque l’on pose la contrainte de la rentabilité. Ces pays ont développé des organisations de services spécifiques, adaptés au niveau de maturité de leurs clients, aux offres des concurrents et aux exigences réglementaires locales. Alors que le service a toujours été le cœur de la prestation des banques privées, celui-ci n’est pas valorisé au Brésil. «Dans ce pays, le client n’a pas la notion de service. Il rétribue uniquement le produit, qui doit être orienté performance», explique Christophe Lamon. Les commissions s’élèvent en moyenne à 60 points de base (pb), soit quasiment la moitié de ce que payaient les clients offshore en Suisse, alors que les salaires dans la finance sont proches de ceux pratiqués en Suisse. Le consultant souligne que «trouver le modèle de service et de rémunération adapté à ce pays de la taille d’un continent relève de la gageure, mais est possible». Cette adaptation a également lieu en Europe, où l’enjeu est de trouver le modèle opérationnel et de service capable de tenir en France, en Italie et en Espagne par rapport aux offres des banques de réseaux. Pour illustrer comment les valeurs de confidentialité peuvent constituer un obstacle, prenons l’exemple du marché espagnol. Une banque privée suisse qui voudrait y délivrer au plan local son approche intégrée de service voudrait y mener de front ses trois métiers traditionnels: conservation de patrimoine, gestion, et relation au client. Or vu les concurrents locaux, la conservation finale (custody) dans ce pays nécessite une taille critique d’au minimum 60 milliards d’actifs. Il serait donc logique de s’adosser à un acteur local qui agirait comme dépositaire, et de se concentrer sur les deux autres métiers. Mais la banque suisse devrait alors renoncer à une part de la confidentialité de la relation, car au contraire de la Suisse, une banque de dépôt en Espagne connaît l’investisseur final. Autre exemple: en Asie, les banques privées doivent accepter de prendre un risque de crédit, car il est dans la culture d’investissement des clients locaux d’emprunter pour faire du trading.

Dominique Freymond: “Répliquer le même modèle partout n’est plus possible,  selon l’administrateur indépendant.”

Une expansion coûteuse

«Tout cela impose la définition d’autres modèles de tarification, l’emploi d’autres profils bancaires sur ces marchés, et une révolution culturelle dans les banques suisses», estime Dominique Freymond. Principale difficulté, chaque pays requiert un développement propre. «Auparavant, il était possible de répliquer le même modèle à Guernesey et à Nassau, explique Dominique Freymond. Désormais, il faudra tenir compte des conditions locales de chaque pays, ce qui rend les stratégies d’expansion plus coûteuses.» A ce jeu-là, les grandes banques sont les plus fortes. Quant aux banques suisses de taille moyenne, les consultants estiment plus judicieux qu’elles ciblent un nombre limité de marchés étrangers, en opérant des choix exclusifs, en raison des coûts élevés inhérents aux stratégies onshore.

Myret Zaki
Bilan. 12 septembre 2011

Gestion de fortune: Singapour appelée à devancer la Suisse

Diverses études annoncent cette prise de pouvoir alors que le cadre légal et réglementaire des deux Etats est similaire. Ce déclin est alimenté par une psychose collective favorisée par certaines banques.

Alors qu’il y a quelques jours, Les Echos se demandaient prudemment si Singapour allait détrôner la Suisse en matière de gestion de fortune, un rapport du Boston Consulting Group confirmait la tendance. Il est vrai qu’il est impossible de nier le fait que la zone Asie-Pacifique est, et restera encore longtemps, la plus dynamique en termes de création de richesses. Une étude menée par Merrill Lynch et Cap Gemini le démontre et indique que les «high net worth individuals» (HNWIs), soit les personnes détenant plus d’un million de dollars en excluant leur résidence principale, ont progressé de 8,3% en 2010 pour être près de 11 millions d’individus. Sur ce nombre, 3,3 millions sont domiciliés dans la zone Asie-Pacifique, soit davantage qu’en Europe.

Cela étant, la pression du «Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales» a contraint Singapour à modifier son cadre légal et réglementaire, à l’image de la Suisse. «A l’heure actuelle, le cadre réglementaire singapourien n’est globalement pas plus protecteur de la sphère privée des clients bancaires que le système suisse», relève Me André Grüber, associé de l’étude genevoise DGE. Un avis que partage l’avocat fiscaliste Xavier Oberson: «Singapour a signé certains accords afin d’appliquer le standard imposé par l’OCDE. Ce qui pourrait encore différencier la Suisse de ce pays sera la mise en œuvre.»

Le Forum mondial, organisé par l’OCDE, a publié des rapports sur 25 de ses membres. Lors de la première phase, seul le cadre légal et réglementaire est examiné par des pairs de deux pays tiers. Pour la Suisse, l’examen a été mené par des experts argentins et danois. Singapour a également passé cette première étape avec succès, étant quant à elle analysée par des experts allemands et des îles Caïmans. «La seconde étape, observant la mise en œuvre de ce cadre, sera effectuée en 2012 pour les deux pays. Le résultat risque d’être très intéressant», prévient Xavier Oberson. On aimerait y croire, sauf que les Etats-Unis ont eu droit à passer d’un coup les deux phases de l’examen, mené par des experts indiens et espagnols. Or, c’est à peine si certaines recommandations mentionnent le problème de l’identification des ayants droit en liaison avec certaines structures juridiques en vigueur dans certains Etats américains. De là à parler d’un traitement de faveur de l’OCDE, il n’y a qu’un pas. On se souvient que la Suisse avait déjà fait les frais du «deal» de dernière minute conclu au Sommet de Londres, le 2 avril 2009, entre la France et la Chine permettant de ne pas mettre Hongkong et Macao sur la liste noire des paradis fiscaux. A ce propos, relevons que le processus mis en place par le Forum mondial est présidé par la France, assistée par quatre vice-présidents d’Inde, du Japon, de Jersey et de Singapour.

«Comme la Suisse continue de prendre certaines mesures, c’est sûr qu’elle sera bientôt devancée par la ville-Etat. On a commencé par chasser les Américains, puis les Européens. La purification a un prix. Pourquoi serait-il admissible de frauder le fisc kazakh, par exemple?» s’interroge Carlo Lombardini, avocat spécialiste du droit bancaire. Et de poursuivre: «Je ne sais pas si le secret bancaire est plus fort à Singapour, ce qui compte c’est le sentiment des clients. N’est-ce pas l’avocat de Liliane Bettencourt qui conseillait à sa cliente de quitter la place financière suisse pour celle de Singapour?»

Paradis Synonyme de la réussite de Singapour: la construction du Marina Bay Sands, l’hôtel le plus cher au monde.

La bonne stratégie? Son collègue André Grüber partage ce sentiment: «Malheureusement, à force de peindre le diable sur la muraille, nombre de clients étrangers et suisses sont désormais convaincus que le secret bancaire est meilleur à Singapour.» Et de dénoncer le comportement de quelques banquiers: «Dans une certaine mesure, des banquiers suisses, notamment ceux présents à Singapour, sont à tout le moins complices de cette psychose collective. En effet, combien d’entre eux surfent sur l’effet placebo de la cité-Etat (aucun effet sur le «patient-client bancaire» sauf dans son esprit) pour apaiser et garder leur clientèle.»

A l’aune de la très forte présence de certaines banques suisses à Singapour, on peut s’interroger sur leur stratégie. Credit Suisse n’annonce pas moins de 5000 collaborateurs sur place et l’UBS 2500! Bien davantage que sur la place financière genevoise, par exemple, où Credit Suisse n’emploie «que» quelque 1300 personnes. Et encore ce chiffre ne cesse de décliner depuis une quinzaine d’années. Le constat est identique pour l’UBS. Et la liste est longue: Julius Baer, Pictet & Cie, BNP Paribas Suisse, BSI, EFG, LGT, Crédit Agricole Suisse ou encore Sarasin. Officiellement, il s’agit d’être là où le nombre de riches croît fortement. D’autant que pour décrocher une licence bancaire, il faut remplir un dossier très complet: bilans prévisionnels, descriptif des types d’opérations envisagées, liste du personnel prévu, etc. «Toutes les banques ne sont pas totalement en conformité avec leur business plan. Par exemple, en n’ayant pas assez recruté localement pour le management ou en ayant peu développé les marchés asiatiques.

La Monetary Authority of Singapore (MAS) a déjà rappelé à l’ordre certains établissements. Elle pourrait vouloir faire un exemple avec une banque suisse», s’inquiète un financier suisse établi sur place. A ce propos, invité sur place par la Swiss Business Association de Singapour à s’exprimer le 17 juin dernier, Daniel Zuberbühler, vice-président de la FINMA, a incité les banquiers suisses présents à se réveiller: «Vous ne pourrez pas faire la même chose qu’en Europe.» Spécialistes de ce pays, Christophe Lamon et Christian Meylan, anciens conseillers de la MAS, fondateurs de Swiss Middle East Advisors, constatent une certaine évolution: «Lors des derniers exemples de demande de licence, les conditions d’octroi sont devenues plus contraignantes. Le simple transfert de comptes n’est plus suffisant comme justification économique. Par ailleurs, la MAS est devenue sensible aux nouvelles velléités de transparence de la Suisse, en particulier face au risque de blocage des comptes. Par exemple, des comptes enregistrés à Singapour pour des clients indonésiens se retrouveraient bloqués par la Suisse du fait que le back-office est opéré en Suisse, voire que la maison mère se trouve en Suisse.» En effet, si Singapour n’a pas de problèmes fiscaux majeurs à gérer vis-à-vis de ses voisins, elle a un souci d’ordre géopolitique. Celui de n’indisposer ni son protecteur américain, ni son grand voisin chinois, ni ses autres voisins parfois turbulents.


Serge Guertchakoff
Bilan. 28 juillet 2011

Secret Bancaire

Les fonctions et profils bancaires à risque en 2010

La pratique en Suisse: «La culture de la confidentialité, ça ne s’achète pas»

Le consultant Christophe Lamon distingue trois approches par rapport aux données de clients en Suisse. «Au plan de la confidentialité des données de clients, les approches varient fortement en Suisse», indique Christophe Lamon, consultant bancaire et fondateur de Swissmefin à Crans-Montana.

La vraie banque privée genevoise: Ces banques sont structurellement construites autour de la confidentialité. Des groupes comme Lombard Odier et Pictet ont pour principe de ne pas employer de personnes domiciliées à l’étranger (ou très exceptionnellement) et veillent à ce que leurs collaborateurs adhèrent personnellement aux valeurs de la discrétion. Côté informatique, les employés travaillent sur des comptes anonymisés. Le fichier clients est complètement séparé de l’opérationnel standard. Et pour avoir accès au nom d’un client, deux cadres (avec une autorisation spéciale) doivent avoir deux clés avec deux codes pour pouvoir entrer dans ce système blindé.

Les banques suisses universelles: Là, le private banking est une ligne de métier parmi d’autres. On se trouve à un niveau inférieur par rapport aux banquiers privés. Les noms des clients sont accessibles, mais s’ils sont numérotés ou à pseudonymes, il existe un système spécifique pour accéder au formulaire A. Dans tous les cas, la référence client est attachée à la base de données.

Les banques étrangères en Suisse: Là, on trouve de tout. Certaines sont à un très haut niveau de sécurité des données. D’autres «ont acheté le pas-de-porte qu’est Genève» mais valorisent peu la confidentialité, pour eux source de coûts, alors qu’ils sont davantage axés sur les produits d’investissement, qui requièrent de la publicité. «Investir dans la confidentialité qui est la culture bancaire suisse, et y veiller par un autocontrôle de la communauté bancaire, c’est essentiel pour l’image de toute la place financière», préconise Christophe Lamon.

Les dirigeants de banques suisses sont inquiets. L’image du secteur est à nouveau écornée avec l’affaire HSBC. Celle-ci vient s’ajouter au scandale UBS et des 4500 noms de clients qu’il a fallu livrer au fisc américain. Pour ne rien arranger, la Confédération n’a pas eu d’autre choix l’année dernière que d’abolir la distinction entre la fraude et l’évasion fiscale pour échapper à la fameuse liste noire de l’OCDE.

Dans ce contexte tendu, les milliers de données sur les comptes livrés à la France par l’ancien informaticien Hervé Falciani font particulièrement mal. Plus que jamais, la confidentialité et la discrétion sont le cœur du secret bancaire. Bilan dresse une liste de quelques fonctions et profils sensibles dans les banques. 

Le personnel étranger

Les employés étrangers des banques suisses doivent maudire Hervé Falciani. Son geste jette la suspicion sur tous les spécialistes engagés hors des frontières ces dernières années. Jeune et qualifié, il a le profil type du personnel recruté depuis 2004, date de l’entrée en vigueur des accords sur la libre circulation des personnes signés avec l’Union européenne. Depuis lors, les banques ont trouvé passablement de talents en France ou en Allemagne. A Genève, le nombre d’étrangers travaillant dans la finance a augmenté de 34% entre 2005 et 2008, passant de 4940 à 6620personnes. Par comparaison, cette hausse est de 8% pour les employés titulaires d’un passeport rouge à croix blanche, selon l’Office cantonal de la statistique.

Selon nos sources, une importante banque privée mènerait actuellement une réflexion stratégique sur les restrictions à apporter à l’engagement de personnel étranger aux postes stratégiques. En particulier, elle songe à éviter de tels recrutements dans les fonctions informatiques et dans celles de gestion, où l’employé à l’accès à des données de clients. A l’image de l’Américain 

Bradley Birkenfeld, l’ancien gérant de fortune d’UBS, le personnel formé à l’étranger ne serait plus considéré comme suffisamment fiable, car susceptible de subir des pressions policières de leur pays d’origine.

Au niveau de l’Association suisse des banquiers, on considère l’affaire HSBC comme un cas isolé. «L’honnêteté d’un collaborateur ne dépend pas de la nationalité, qui n’est pas un critère d’embauche», dit Thomas Sutter, porte-parle de l’ASB.

Les positions à risque

Informaticiens: Depuis une dizaine d’années, toutes les banques ont numérisé leurs fichiers centraux dans lesquels sont regroupées les informations sur les clients. Des données particulièrement sensibles qui comportent les noms des titulaires de comptes. «Cette informatisation s’est avérée nécessaire pour répondre aux contrôles et demandes relatifs aux clients et aux stratégies de type CRM de suivi de la relation clientèle», relève Jean-Christophe Pernollet, responsable du bureau de Genève de PricewaterhouseCoopers. Depuis les années nonante, le renforcement de la lutte contre le blanchiment d’argent a clairement changé la donne. «Dans le cas d’une demande d’entraide administrative pour une affaire pénale, il n’est pas possible de passer en revue le nom de 50000 clients ou ayants droit économiques manuellement», illustre-t-il. Au centre du dispositif de numérisation, les informaticiens ont un poste particulièrement délicat.

Personnel employé au fichier central: «Depuis l’affaire de la fuite chez LGT au Liechtenstein en 2006, les banques ont vérifié et parfois renforcé leurs systèmes de contrôle», souligne Jean-Christophe Pernollet. Cela a concerné aussi le fichier central, qui est l’un des services les plus exposés. Les personnes y travaillant ont un accès direct aux photocopies de passeport de la clientèle et aux formulaires d’ouvertures de comptes. Dans certaines banques, les employés de ce service doivent laisser leur téléphone mobile à l’entrée. Cette procédure a comme objectif d’éviter que des éléments malintentionnés ne photographient avec leur mobile des données sensibles.

Assistantes de gestion: «Oui, il s’agit de postes à risque», selon Jean-Christophe Pernollet. Chargées du suivi des comptes, elles passent les ordres de Bourse, répondent aux téléphones des clients et préparent les voyages des gestionnaires qui vont prospecter hors des frontières de la Confédération. «Avec la crise et les réductions de coûts, il arrive que des assistantes travaillent pour deux ou trois gérants différents», relève un gestionnaire de banque. Elles connaissent alors un grand nombre de clients, ce qui peut s’avérer dangereux. «Une liste de 500 ou 600 noms ne manquerait pas d’intéresser des fiscs étrangers que l’on sait prêts à rémunérer, parfois à hauteur de plusieurs millions, les employés indélicats», insiste le gestionnaire de fortune, inquiet.

Source : Bilan
4 juillet 2011